Le mouvement syndical CGTchez les cheminots

Lucien Midol. La tribune des cheminots [unitaires], n°234, 1e août 1927.

Le 28 janvier 1917 en pleine Première Guerre Mondiale, à Paris, dans la salle de la « Grange aux Belles », après deux jours de débat, les principales organisations syndicales existantes chez les cheminots se regroupaient pour constituer une Fédération Nationale adhérente à la CGT. Ce projet avait mis plusieurs années à aboutir. L’un des principaux obstacles avait été levé grâce à l’évolution de la Fédération des Mécaniciens et Chauffeurs sous l’impulsion de son responsable du PLM, Lucien MIDOL, qui deviendra l’un des principaux dirigeants de la nouvelle Fédération.

Cette naissance était donc aussi un aboutissement : le syndicalisme cheminot national existait déjà depuis vingt-sept ans.

Le 4 août 1890, avait été créée une Chambre Syndicale Nationale qui se transforma le 26 avril 1895 en Syndicat National. À la création de la CGT le 23 septembre 1895, le Syndicat National joua un rôle majeur pour assurer la survie de la nouvelle organisation. Le premier secrétaire général Lagailse venait d’ailleurs de ses rangs. Les premiers temps de la CGT ne furent pas faciles, deux organisations lui assurèrent un avenir : le Syndicat National des Cheminots qui était, à cette époque, très attiré par la grève générale, et le Syndicat du Livre, qui préconisait plutôt la recherche de compromis. L’événement déterminant fut l’échec de la grève générale chez les cheminots en 1898, suite au noyautage de la structure par la police, celle-ci réceptionnant les appels à la grève chez les destinataires, dès l’envoi par la poste. Lagailse lui-même se reniera devant la police, et il disparaîtra du mouvement ouvrier sans même que l’on retienne son prénom. À la suite, il y eut une évolution stratégique chez les cheminots qui recherchèrent des appuis parlementaires plutôt qu’ils n’organisèrent l’action revendicative. Le principal militant de l’époque, Eugène Guérard, qui sera lui-même secrétaire général de la CGT d’avril à septembre 1901, reflète cette évolution. Il resta à la tête de la Fédération jusqu’en 1909, écoutant de moins en moins ce qui venait du terrain et ne trouvant pas, en contrepartie, la bonne volonté des dirigeants des Compagnies. Pourtant, la situation des cheminots s’aggravait, la question des retraites était enterrée à l’Assemblée Nationale. Le recours à la grève générale réapparut comme la solution à tous les problèmes posés.

Grève des cheminots du Nord (1910).

L’année 1910 fut cruciale. Le 29 juin, un meeting commun assura l’alliance entre le Syndicat National et la Fédération des Mécaniciens et Chauffeurs. C’est principalement sur le Réseau Nord qu’en octobre la grève se déclencha, sans qu’il y eut d’élargissement significatif sur les autres réseaux. Le gouvernement dirigé par Aristide Briand, un ancien apôtre de la grève générale dans les congrès syndicaux, utilisa l’armée et les cheminots furent mobilisés pour une période d’instruction militaire de 21 jours. La grève ne tint pas dix jours. Les révocations, les licenciements tombèrent. A noter qu’après quelques atermoiements, le salaire journalier à cinq francs pour tous, la fameuse « thune », fut obtenue courant 1911 et que le projet sur les retraites se débloqua, la loi du 28 décembre 1911 accordant la rétroactivité pour les retraités. Il y eut même un renforcement de la syndicalisation et une décision ferme pour aller à la création d’une Fédération.

Les premiers pas de la Fédération furent marqués par des oppositions ouvertes, de plus en plus vives entre deux courants nés de l’attitude prise face à la guerre. Les dirigeants majoritaires se rangèrent parmi les tenants de l’Union sacrée, c’est-à-dire du soutien à la guerre, plus exactement à l’effort de guerre, aux côtés du pouvoir politique et économique. Une opposition s’affirma à la fin du conflit, regroupant diverses tendances : la tendance anarchiste qui existait sous plusieurs formes et ceux qui regardaient avec envie l’espérance qui s’était levée en Russie.

Grévistes du syndicat des cheminots de la Compagnie Paris-Orléans, 1920.

Après guerre, on évoquera réformistes et révolutionnaires. La montée des mécontentements provoquait des affrontements et affirmait la volonté d’en découdre avec les Compagnies et le Pouvoir. L’année 1920 en fut le point d’orgue : en janvier, grève dans les ateliers du réseau PO sur les conditions de travail ; en février, très fort mouvement sur le PLM : parti du terrain suite à la mise à pied d’un délégué s’étant rendu à un congrès syndical sans autorisation officielle, le mouvement fit tache en s’élargissant aux revendications notamment salariales. Un compromis fut négocié par la Fédération, mais resta inappliqué. Au congrès de la Fédération, les révolutionnaires animés par Gaston Monmousseau, Lucien Midol, Pierre Semard, prirent la direction de la Fédération.

Le congrès décida une grève générale pour le 1er mai avec l’accord de la Confédération. Le mouvement fut violent et inégal ; par exemple, le réseau Nord, fer de lance de la grève de 1910 fut peu engagé dans l’action. L’appui de la CGT n’aboutit pas à l’entrée d’autres professions dans la grève. Le 28 mai, l’échec sanctionna le mouvement. Les forces vives de la corporation en payèrent le prix fort : 18 000 révoqués. Par contre, le chemin vers la scission générale du mouvement ouvrier français s’en trouva ouvert. À la Fédération, il y eut d’abord deux bureaux distincts, puis en juin 1921 la Fédération se coupa en deux avec, d’un côté la CGT regroupant les forces réformistes et, de l’autre, la CGT-Unitaire regroupant toutes les forces révolutionnaires. En fait, et pour longtemps, la CGTU s’identifiera au Parti communiste. Le mouvement syndical était alors durablement affaibli, le nombre des syndiqués s’amenuisait.

Les événements extérieurs, la montée du fascisme et du nazisme firent réfléchir. Chez les cheminots, le retour à l’unité syndicale s’amorça d’abord sur le réseau Midi le 21 octobre 1934, puis de réseau en réseau. Le 10 décembre 1935 la Fédération des Cheminots se réunifiait, suivie par la Confédération en mars 1936 à Toulouse. Les adhésions reprirent ; la discussion autour de la création de la SNCF en fut renforcée. Les structures autonomes : agents de conduite, cadres, retournèrent dans la CGT.

Livre mémorial en hommage aux cheminots victimes de la répression 1940-1945, sous la direction de Thomas Fontaine, Editions Perrin/SNCF : 2 229 victimes font l’objet d’une fiche biographique.

Mais l’évolution de la situation politique internationale pesait de plus en plus et la signature du Pacte germano-soviétique conduisit, en septembre 1939, à une nouvelle rupture au sein de la CGT : les militants approuvant le Pacte, pour la plupart communistes, furent exclus des organisations syndicales. Pas de répit, la guerre fut bientôt là. Les cheminots furent beaucoup résistants et peu collaborateurs ; une structure CGT clandestine apparut et se renforça au fur et à mesure que la guerre évoluait, au prix de la disparition de nombreux militants. Dont plusieurs dirigeants nationaux. Le premier d’entre eux : Pierre Semard, fusillé le 7 mars 1942, mais aussi Georges Wodli, Jean Catelas, Auguste Garnier. Un syndicat légal était resté en place, avec quelques collaborateurs notoires, mais contraint à prendre en compte les revendications des cheminots notamment par la présence dans ses rangs de militants de la CGT clandestine.

La reconstruction de la CGT à la Libération se fera sur une base paritaire, moitié ancienne CGT, moitié ex-CGTU, dans les organismes de direction nationaux. La CFTC, bien que née en février 1918, n’avait jusqu’alors pas obtenu beaucoup de représentativité dans la corporation ; elle sortit renforcée de la guerre, de nombreux responsables ayant pris une part active à la Résistance. Malgré quelques tentatives, les deux organisations de s’accorderont pas pour faire une seule structure.

Grèves de novembre-décembre 1947 : cartes de solidarité en faveur des révoqués de l'Union Sud Est et de l'Union Ouest.

L’unité fut de courte durée, l’année 1947, marquée par deux phases de grève, en juin et en novembre, ouvrit, comme l’année 1920, la voie à une scission générale au sein de la CGT. C’est à ce moment que naquit FO, que la plupart des dirigeants du Syndicat National des Cadres quittèrent la CGT, qu’un bon nombre d’agents de conduite retournèrent à l’autonomie avec la création de la FGAAC, même si la CGT conservait une influence majoritaire parmi ce personnel. Les élections du Conseil d’Administration de la Caisse de Prévoyance, tenues le 29 janvier 1948, les seules de ce type qui eurent jamais lieu, établirent ainsi le rapport de force : CGT 58,2%, CFTC 17,6%, FO 17,1%, FAC (cadres) 7,1%. La FGAAC non encore reconnue représentative n’était pas partie prenante de ce vote.

L’histoire contemporaine du syndicalisme a accentué le morcellement, pas seulement chez les cheminots d’ailleurs : en 1965 la CFTC s’est transformée majoritairement en CFDT, mais une structure CFTC s’est maintenue. Les toutes dernières années, à partir d’un noyau issu de la CFDT, s’est créé SUD Rail. La FMC (ex FAC) s’est confédérée à l’UNSA. Revendiquant sa représentation confédérale, elle tente de s’imposer dans le personnel d’exécution. Huit organisations sont représentatives des cheminots, six de façon globale, deux strictement catégorielles : la CGC pour les maîtrise et cadres, la FGAAC pour les agents de conduite.

Bien sûr la CGT reste largement en tête : aux dernières élections (26 mars 2009) elle recueille 41,74% des voix dans l’ensemble des collèges (la CFDT 11,17%, FO 7,68%, CFTC 4,76%, SUD 17,08%, UNSA 17,21%, CGC 0%, FGAAC 0%). Ce paysage syndical éclaté, même si nous en sommes de moins en moins aux affrontements exacerbés entre organisations, n’est pas la meilleure réponse aux enjeux du troisième millénaire. Réduire cette fracture syndicale a donc été en permanence un des axes majeurs de la CGT.